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[Cannes 2026] Fjord : Nos vertus nous accusent.

  • Photo du rédacteur: Hugo Lalloz
    Hugo Lalloz
  • 28 mai
  • 3 min de lecture

La voilà donc, notre nouvelle Palme d'Or. Et quel aveu ! Fjord est le deuxième sacre cannois de Cristian Mungiu, et celui-ci brûle d'une controverse qu'on ne saurait réduire au scandale de festival. Certains ont grincé des dents, d'autres ont hurlé au film réactionnaire. Mais hurler, c'est déjà capituler devant lui. Car le premier geste de Fjord est précisément de nous refuser cette sortie de secours : il nous force à penser contre nous-mêmes, à trahir nos propres certitudes jusqu'à ne plus savoir sur quel pied danser. C'est peut-être là son seul mérite irréfutable, et il est considérable.


Mungiu quitte le temps d'un film sa Roumanie, terrain de ses anciennes batailles, pour les fjords norvégiens : territoire idyllique en apparence, démocratie-modèle, phare d'un progressisme dont le spectateur occidental n'a aucun mal à se vouloir l'héritier complaisant. C'est contre ce miroir flatteur que le film s'acharne. Non pas contre le couple incarné par Sebastian Stan et Renate Reinsve (parents ultra-catholiques venus de Roumanie, happés par une machine de protection de l'enfance qui broie avec le sourire) mais contre nous. Contre la quiétude morale dans laquelle nous nous regardions.


Fjord emprunte les atours du film de procès, genre que Cannes affectionne et domestique volontiers. Il en épouse la neutralité froide, l'architecture contradictoire, la suspension du jugement. Mais la nature des faits reprochés ne sera jamais confirmée, et c'est là le nœud : savoir qui a fait quoi n'est au fond pas le sujet. Mungiu instruit moins un procès qu'il n'organise un malaise. Nous ne sommes juges de personne, sinon de nous-mêmes, et cette mise en accusation-là, silencieuse, diffuse, est autrement plus vertigineuse.


Car le film pose une question que nos sociétés libérales ont appris à esquiver avec élégance : dans un ordre démocratique exemplaire, Doit-on tolérer l'intolérance de celle-çi ? La réponse facile existe, elle est disponible, elle est même séduisante. Fjord s'emploie méthodiquement à la rendre impossible. Comment aimer ces ultra-catholiques, ces réactionnaires d'un autre âge, dont on nous dit sans jamais le prouver qu'ils violentent leurs enfants ? Et comment, à l'inverse, s'identifier sans réserve à ce système progressiste qui agit sur les corps étrangers comme un étau bienveillant : la pire espèce d'étau ? N'y a-t-il pas, dans le regard de cette société-vitrine sur ses immigrés, une condescendance structurelle que personne n'ose nommer de peur de sembler la cautionner ? Mungiu tisse ces rapports empathiques avec une précision d'entomologiste, et les défait avec la même froideur. C'est un film qui s'interdit les leçons. Qui refuse de livrer ses clés. Voilà pourquoi la projection cannoise fut d'abord douloureuse, puis longtemps irrésolue : Fjord ne nous quitte pas à la sortie de la salle.


Certes, la tentation est grande (et peut-être est-elle légitime ?) de n'y voir qu'un centrisme apeuré, un équilibrisme de façade qui met dos à dos progressisme et conservatisme pour mieux se dérober à chacun. La forme du procès prête à ce soupçon : elle impose une neutralité que l'instinct carnassier du spectateur, toujours avide de verdict, s'épuise à court-circuiter. Mais Mungiu a pour lui la durée. Arme discrète, décisive. Fjord prend son temps avec une obstination presque morale et il refuse de céder à la panique qu'il filme. Ses plans respirent au rythme d'une contemplation que l'urgence dramatique ne viendra jamais troubler. On peut regretter cette mise en scène au caractère procédural, son hiératisme de carte postale nordique, son refus de toute chaleur formelle. Mais cette austérité n'est pas un défaut de cinéaste : c'est la condition même du film, ce qui nous force à l'habiter autrement, à y loger notre propre vertige. Fjord a ce mérite, immense et ingrat : nous faire regretter notre vision de l'idéal.


note du rédacteur : 3.5 sur 5

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