top of page

[CRITIQUE]:Justa, Fantômes d’un feu commun.

  • Photo du rédacteur: Hugo Lalloz
    Hugo Lalloz
  • 25 févr.
  • 4 min de lecture

Réalisation : Teresa Villaverde

Scénario :  Teresa Villaverde

Photographie : Acacio de Almeida

Montage : Teresa Villaverde, Clara Jost

Acteurs Principaux : Betty Faria, Madalena Cunha, Ricardo Vidal

Sortie : 25 Février 2026

Durée : 108 minutes

Genre : drame

Société de production : Epicentre Films, Alce Films, Le fresnoy, Micro Climat Studios

Société de distribution : Epicentre Films


À partir du 17 juin 2017, le Portugal s’embrase et avec lui une mémoire nationale, soudain livrée à la brûlure de son propre paysage. Les incendies, les plus meurtriers de son histoire contemporaine, ne furent pas seulement une catastrophe naturelle : ils furent l’ouverture d’une béance. Un trou noir dans le visible. Deux jours plus tôt, en France, sortait Colo de Teresa Villaverde. Hasard des calendriers, ironie des dates : neuf ans plus tard, la cinéaste revient avec Justa, et choisit 2017 comme point de suture et de fracture, année-charnière où le réel s’est fissuré en terre lusitanienne. Mais Villaverde ne filme pas la catastrophe selon l’économie attendue du traumatisme. Elle ne s’attarde donc pas uniquement sur les corps brûlés, sur la chair abîmée, sur l’archive spectaculaire du désastre. Ce serait céder au réflexe compassionnel, à la sidération documentaire. Or Justa déplace le regard : si les corps ont subi, ce sont les esprits qui persistent. Ce que le film exhume n’est pas l’image de la souffrance, mais la survivance de ceux qui finalement ne sont plus. Filmer les conséquences des feux, ici, revient à cadrer un gouffre, soit un espace devenu poreux, traversé de présences diffuses.


Le film s’avance alors sur une ligne fragile : une esthétique ni tout à fait documentaire, ni ouvertement fantastique. Villaverde refuse l’ostentation du spectre ; elle préfère la rumeur à l’apparition. Ainsi, les fantômes de Justa ne s’imposent jamais comme figures spectaculaires : ils affleurent, c’est tout. Une silhouette aperçue près d’une tombe, attendant un proche comme si le temps n’avait pas décidé de son terme ; un souffle de vent qui traverse le plan et en déplace imperceptiblement la matière sonore ; un cadre qui semble retenir quelque chose, comme si l’image, loin d’épuiser le réel, en protégeait le secret. Il y a là une pensée figurale de l’image : non pas montrer, mais laisser advenir. Alors, le visible devient membrane. Le paysage brûlé n’est plus seulement décor, il est surface hantée. Dans cet entre-deux, entre le constat et l’invisible, Justa invente une forme de cinéma spectral, où la catastrophe ne produit pas des ruines mais des seuils. Les morts n’y sont pas convoqués mais ils y patientent. Et le film, sans jamais céder au fantastique explicite, nous apprend à écouter ce qui tremble sous la cendre.


Si les spectres, dans Justa, traversent la membrane ténue qui les sépare du régime du rationnel, les survivants, eux, expérimentent un deuil plus vertigineux encore : ils pleurent leur propre inscription au monde. Être là devient une épreuve. Survivre, une forme atténuée de disparition. Les vivants se dédoublent là, se regardent vivre, déjà à demi retirés d’eux-mêmes, et le film, dans un geste d’une grande douceur formelle, les accompagne dans cette lente spectralisation. Parmi eux, Mariano. Grand brûlé, corps marqué par le feu mais surtout par l’après-feu, il traverse le récit comme une figure de seuil. Il entre dans le plan sans emphase, s’y installe, y circule puis disparaît. Le film ne souligne alors rien, n’explique rien, n’organise aucun manque spectaculaire. Cette disparition sans commentaire constitue peut-être l’un des gestes les plus profondément modernes de Teresa Villaverde : refuser au personnage le statut de centre, lui préférer celui de trace. Comment ne pas penser alors à la disparition d’Anna dans L’Avventura de Michelangelo Antonioni ? Même effacement soudain, même refus de résoudre l’énigme, même déplacement du récit vers ce qui reste ; non pas la recherche d’un corps, mais l’écho d’une absence. Chez Villaverde comme chez Antonioni, la disparition n’est pas un événement narratif ; elle est une reconfiguration ontologique du film. Et alors, Mariano ne laisse pas un souvenir, il laisse une empreinte. Il contamine le paysage. Il devient atmosphère.


Ces terres brûlées, carbonisées, ne cessent alors de produire des figures. Le paysage, vidé de sa luxuriance, se peuple d’un imaginaire archaïque. Une grand-mère aveugle, drapée de vêtements que le temps a patinés jusqu’à l’opacité, erre dans la forêt comme une survivance païenne. Sa démarche hésitante, presque incantatoire, la rapproche d’une figure de sorcière non pas démoniaque, mais tellurique. À ses côtés, un jeune homme, silhouette juvénile et muette, l’accompagne sans que jamais leur lien ne soit clarifié. Ils forment un duo hors du temps, comme si la catastrophe avait ouvert une brèche où les âges et les statuts se recomposent.


En tenant l’horreur à distance, hors-champ et hors-temps, Villaverde accomplit un geste éthique autant qu’esthétique. Elle ne reconduit pas l’image traumatique ; elle en filme les retombées invisibles. Les morts, les vivants, les morts-vivants cohabitent dans le cadre, sans hiérarchie. Il ne s’agit pas de montrer la plaie (ce serait la rouvrir) mais d’observer ceux qui continuent de respirer autour d’elle. Le cinéma devient alors lieu de veille. Non pas tribunal du réel, mais chambre d’écho. Et dans cette chambre, quelque chose insiste, obstiné : une solidarité fragile entre les êtres, comme si hanter ensemble était encore la seule manière de tenir debout sur une terre qui fume.


 
 
 

Commentaires


bottom of page