[CRITIQUE] Anatomie d'une chute : Une auscultation intradiégétique
- Adam Herczalowski
- 5 sept. 2023
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 août 2024

Réalisation : Justine Triet
Scénario : Justine Triet et Arthur Harari
Acteurs Principaux : Sandra Huller, Swann Arlaud, Milo Machado Graner, Antoine Reinartz
Sortie : 23 août 2023
Durée : 2 h 32
Genres : Drame, Thriller
Sociétés de productions : Les films Pelléas, Les Films de Pierre
Société de distribution : Le Pacte
Introduction :
Après une présentation au Festival de Cannes qui fut célébrée par le couronnement de la prestigieuse Palme d’or pour l’édition 2023, le film est dans nos salles depuis plus d’une semaine au moment où ces lignes sont écrites. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette récompense ne fut pas volée, Justine Triet avec Anatomie d’une chute, nous présente une analyse du couple à travers ses étapes judiciaires.
Résumé :
Sandra, Samuel et leur fils malvoyant Daniel, résident au bord de la montagne. Au cours d’un retour d’une balade, le fils constate que son père est mort. La mère étant de facto la première suspecte dans la mort mystérieuse de son mari, va s’ensuivre pour celle-ci une procédure judiciaire pour comprendre ce qu’il s’est passé. Ce procès mettra ainsi à mal le lien qui unit Sandra à Daniel et des révélations sur les tensions du couple vont éclater.
Critique :
Anatomie d’un couple
Au cours de sa carrière, Justine Triet a déjà exploré le chaos que provoque le déchirement d’un couple, notamment avec Sybil (2019), film qui explore les liens humains et la manière de les disséquer par le biais de discussions thérapeutiques. Ce nouvel opus s'ouvre ainsi sur un lieu névralgique et isolé où se concentre la vie quotidienne du couple : un chalet perdu au milieu d’une montagne. Tel est le point de départ d'Anatomie d’une chute. La caméra fixe imposée par Triet constitue un exercice d’épuration dont les contours s'étaient déjà dessinés dans son Victoria (2016) où se concentraient de longues tirades, d’une grande intensité sonore, notamment sur le passé du personnage de Virginie Efira. Une fixité confirmée dès l'introduction de son nouveau brûlot à travers cette chute, où la mort rôde d'emblée dans cette entame d'anatomie, celle du couple qui unit (ou désunit) Sandra et Samuel. Cette sensation d'immobilité est annoncée et confirmée par un travail précis et intense sur le son. Élément qui sera un des pivots narratifs lors du procès.
Des plans rapprochés sur Sandra qui boit un verre de vin, on bascule ensuite vers un visage souriant lors d’une interview qui se transforme très rapidement par la volonté d’une communication émotionnelle. S’abat en fond sonore un remix de P.I.M.P qui provient de l’étage du dessus. Une musique qu' écoute avec une forte intensité sonore le mari Samuel, et dont le volume va s'accentuer au fur et à mesure, comme pour marquer une présence qui confère plus à une absence. Dans le salon donc, commence une interview avec une étudiante en littérature, mais la musique va provoquer l'arrêt de celle-ci, opérant une déconnection du dialogue. Le moteur thématique de la difficulté de communication est amorcé.

La neige du quotidien tourmentée par un évènement ensanglanté
Le dialogue impossible est par la suite prolongé par des remarques sur la langue anglaise qu’utilise Sandra pour communiquer : lors du procès, elle est ainsi forcée de parler en français. L’avocat général est joué par un Antoine Reinartz menaçant. Un autre homme qui s'oppose à elle, toujours sur le fil d’antagonisme pour Sandra, dans un regard et des paroles froides sur un jugement personnel envers l’accusée. La notion de chute s’abat constamment sur les personnages principaux du film, que cela soit donc au niveau sonore, mais aussi dans l’idée frontale de l’anatomie des preuves. Un des moteurs de suspicion, concernant la mort mystérieuse du mari, est la chute. Une autre chute est énoncée, celle du meurtre de Samuel qui aurait été perpétué par Sandra, la chute du couple par un acte de violence. Ces énonciations analytiques des événements sont, dans une deuxième partie du film centrées sur le procès de Sandra. Un enchaînement d’éléments va s’abattre sur le personnage comme la disparition de l’affinité entre elle et son fils Daniel. Une affinité agonisante qui va lentement se dévoiler au spectateur avec des regards de plus en plus courts et lointains.
La notion de chute
Cette notion est la pièce centrale qui va construire le deuxième acte du long-métrage. Le tribunal est le lieu de concentration de l’intrigue du film, les longues tirades de communications en sont le point névralgique. Une constitution effectuée par la disposition des différents camps qui se créent durant ce procès. D’un côté, la défense de Sandra avec le personnage de Vincent (Swann Arlaud) qui s’avère être un ami de longue date, relation qui ira même au-delà d'une simple amitié, comme cela sera énoncé plus tard dans le film. De l’autre, l’attaque contre Sandra concentrée par l’avocat général (Antoine Reinartz). Tous les deux sont à la même hauteur au sein du tribunal, entre subjectivité du jugement et connexion personnelle. Vincent défend Sandra par amour pour elle et non pour défendre les intentions de sa cliente. L’avocat général défend ses convictions contre le féminin et va exposer des préjugés erronés sur elle et la situation.

Une organisation méticuleuse analytique
L’impartialité supposée de la justice est donc mise à mal au sein même du tribunal, provoquant presque en quelque sorte un simulacre de procès. Une supposition d’impartialité non respectée par l’avocat général qui se définit comme antagoniste pour Sandra et Vincent, guidé par ses émotions. Ainsi la juge, au centre du débat, va agir presque malgré elle comme un élément de pression sur Sandra, mais aussi sur son fils. Une nouvelle chute est dictée par le film, celle de la justice, n’ayant à disposition que des suppositions qui seront énoncées froidement ou trop éloquemment par différents intervenants au cours du tribunal. Un duel de pensée sociétale est ici mis en avant par Justine Triet, un combat entre le féminin (accusé) et le masculin (accusateur) dont l’issue précipiterait en quelque sorte la chute d’un des deux camps. Ces expositions peuvent faire un écho subtil aux conversations de Douze Hommes en colère (1957) de Sidney Lumet, par la dimension personnelle et subjective du jugement judiciaire.
Une autre chute peut être évoquée, celle du passé enfoui, provoquée par le sonore, à nouveau perpétué par le mari de Sandra. Un enregistrement qui surgit tel un deus ex machina et qui sert encore une fois de moteur pour la thématique de la chute. Cet enregistrement, une conversation exposée visuellement en flash-back (la magie du cinéma), constitue un crescendo de l’explosion du dialogue pour s'abattre en un simple plan fixe sur Sandra quand on retourne au sein du tribunal. Une chute sonore de fracas de verre, de paroles violentes et de coups physiques est tout autant mise en avant que les autres pièces à convictions de l’enquête, avec froideur. La chute pour la cinéaste est donc une notion de froideur épurée qui va la guider durant tout le long-métrage, et quand un autre son en devient l'élément réparateur, cela sonne comme un soulagement. La résolution se fera ainsi par une tirade sonore du fils de Sandra. Exposée comme une interprétation personnelle d’un souvenir de conversation, qui contrebalance l'enregistrement préalablement exposé (avec le même procédé de mise en scène par flashback), et qui résout par miracle l’intrigue du film.
Un petit contre-pied du geste de Justine Triet par rapport aux interprétations qui ont toujours été mises en cause. Dévoilant toutefois, comme pour la mort de Samuel, que la clé est non pas la résolution du meurtre, car non montré au spectateur, mais simplement une tentative de communication qui aura très longuement été sur la sourdine entre les différents camps jusqu'à ce grand final.
Conclusion :
Anatomie d’une chute est une véritable autopsie de la question du couple, notamment sur sa lente agonie du dialogue et du contact. Le combat pour défendre sa cause est le centre thématique de ce film que Justine Triet nous dévoile à la fois dans toute sa froideur, mais aussi grâce à son épure à base de concentration de dialogues, dans de longs plans fixes. Captation d’une impossibilité dans l’idée même de la conversation et dont le son sera toujours le moteur d’une surdité provoquant la chute de ses personnages.
La note du rédacteur : 5/5
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