[Cannes 2026] Moulin : l'espace du lâche.
- Hugo Lalloz

- 31 mai
- 3 min de lecture

Il arrive que les conférences de presse dévorent les films qu'elles sont censées défendre. Lorsque Gilles Lellouche a jugé orientée une question du média Parole d'honneur, la presse l'a promptement déclaré indigne ; indigne, précisément, d'endosser la figure de Jean Moulin. Le mot a pesé. Il a roulé sur le film comme un arrêt rendu avant toute instruction. László Nemes, lui, se taisait : peut-être parce qu'il savait que Moulin n'avait nul besoin de cette dramaturgie d'antichambre pour soulever, à sa manière, la même question que ses accusateurs : le film mérite-t-il sa matière ? L'homme méritait-il son destin ? Ce ne sont pas tout à fait les mêmes questions, et c'est précisément dans cet écart que le cinéma commence.
De Moulin, comme de Fjord, on ne retient presque que de belles ambiguïtés. Cannes 2026 aura été cela aussi : des films qu'on quitte sans sentence, qu'on emporte comme une blessure ouverte, à laisser travailler le temps qu'il faut. L'impression première, ici, était celle d'un film d'horreur : un objet coup-de-poing aux allures de torture porn, élevant la présence nazie au rang de spectacle de supplice. On connaît la dette de Nemes envers Claude Lanzmann, ce que cette filiation exige éthiquement. La surenchère pouvait s'annoncer comme une trahison. Elle n'est rien de tel.
Car ce malaise viscéral, cette sensation d'une violence portée à son comble, n'est justement qu'une sensation. Nemes nous précipite dans un pugilat si poisseux, des espaces si confinés et si chargés de menace, que tout ce qui s'y déroule paraît insoutenable, mais le prodige de Moulin tient précisément à ce leurre : on nous fait croire que nos yeux encaissent ce que la caméra, le plus souvent, choisit de ne pas montrer. Ce n'est pas toujours vrai. Certaines séquences relèvent de l'abominable frontal, sans détour ni ornement. Elles sont nécessaires non par complaisance, mais par devoir d'avertissement : ce que le hors-champ peut taire, le temps présent n'a plus le luxe d'ignorer. La machinerie nazie est une machinerie d'extrême droite. Le 35mm de Nemes, d'une somptuosité presque indécente pour filmer l'horreur, ne cherche pas à en faire de la beauté. Il cherche à en dire l'urgence. Moulin ne parle pas d'hier.
C'est pourquoi les questions de la conférence de presse épousent celles du film : comment résister à cette machine ? Lellouche, dans ce qui ressemble au rôle de sa vie, répond par le corps, par la conquête de l'espace. Moulin se dit décorateur, donc agenceur d'espace. Chaque scène d'interrogatoire face à Klaus Barbie devient alors une géographie à disputer, une lutte millimétrique dans les pièces les plus exiguës. On vainc le nazisme en lui marchant dessus. C'est une politique du geste avant d'être une politique des idées, et Nemes en fait une poétique.
Mais c'est dans ce que le film fait de l'homme lui-même que la nécessité s'impose avec le plus de force. Moulin — stoïque, melvillien selon certains — n'est jamais un héros. Il est un homme que la peur irradie de l'intérieur, qui s'y accroche comme à son ultime rempart contre l'inhumain. Ni héros ni anti-héros : simplement un homme qui en vient à appeler de ses vœux sa propre mort, parce qu'il sait qu'il peut parler. La peur, ici, n'est pas l'ennemie du courage car elle en est la substance secrète. Et c'est précisément ce que le roman national avait toujours eu la prudence de taire.
Impossible, dès lors, de réécrire quoi que ce soit. La question idéologique se replie sur la sensibilité de l'individu, sur ce que chacun est capable de tenir dans l'obscurité d'une cave, les poignets liés. Le courage trace là ses propres frontières : elles sont strictement intimes, et Moulin a l'honnêteté farouche de ne pas prétendre le contraire.
On en viendrait donc presque à pardonner l'écart de Lellouche. La question faisait peur. Et la peur, on vient de l'apprendre, est une réponse digne comme une autre.
Note du rédacteur : 3 sur 5
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