[CRITIQUE] La quadrilogie Roald Dahl par Wes Anderson : Le théâtre Dahlien
- Adam Herczalowski
- 10 oct. 2023
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 août 2024

A peine quelques mois après l'excellent Asteroid City, Wes Anderson fait déjà son retour pour un projet d'adaptation en 4 courts-métrages de différentes nouvelles du répertoire de Roald Dahl. Fantastic Mr. Fox (2009) était déjà une première immersion dans les écrits du célèbre auteur anglais mais cette fois, suite au virage théâtral du cinéaste opéré avec The French Dispatch (2021), le conte unitaire laisse place à une immersion dramaturgique ludique plastiquement baignée dans de multiples histoires.
La Merveilleuse Histoire de Henry Sugar

Réalisation : Wes Anderson
Scénario : Wes Anderson, d'après la nouvelle The Wonderful Story of Henry Sugar de Roald Dahl
Acteurs Principaux : Benedict Cumberbatch, Ralph Fiennes, Dev Patel
Sortie : 27 Septembre 2023
Durée : 37 Minutes
Genre : Comédie
Sociétés de productions : American Empirical Pictures
Société de distribution : Netflix
Synopsis :
Riche mais accro aux jeux d'argents, Henry Sugar (Benedict Cumberbatch) va se procurer un livre écrit par un maitre yogi indien (Ben Kingsley) et il procure la capacité à celui qui le lit de voir sans ouvrir les yeux. Il utilisera ce don pour faire le tour des casinos et se rendre compte que cette faculté pourrait servir à des fins plus nobles.
Critique :
L'exercice de la matriochka
L’idée de la narration incorporée dans le récit hante le cinéaste depuis le début de sa carrière. Dans The French Dispatch (2021), la présence du rédacteur en chef (inspiré par Harold Ross du New Yorker) interprété par Bill Murray établissait déjà un geste de Wes Anderson concernant l'incorporation de la narration dans un récit type du réalisateur. La voix du récit n'est plus seulement un personnage issu de l'imaginaire du cinéaste, il peut être autre et enclencher un processus de surcouches d'intrigues. Dans Asteroid City (2023), le processus de poupées russes dans les multiples croisements narratifs était également un exercice fascinant. Dans cette courte adaptation, Roald Dahl apparait directement comme le narrateur de l'histoire de Henry Sugar et l'idée de la maison est physiquement présente comme un conte que l'on raconte aux enfants au coin du feu, amorçant les multiples croisements théâtraux qui étaient déjà présents dans son dernier long-métrage avec le narrateur interprété par Bryan Cranston.
Le cinéaste embrasse sa maison de poupée qui devient l'habitat des histoires et enclenche ludiquement dans une mise en abyme la surcouche du dispositif théâtral, des décors toujours en maitrise de l'esthétique plastique et en osmose avec le storytelling des tirades (phrases, didascalies,...) directement issues du texte de Dahl dans une vitesse d'exécution toujours sur le vif et la rapidité donnant une pièce qui se module sous les yeux du spectateur dès l'introduction de Benedict Cumberbatch dans une bibliothèque où il devient le fabuliste de son personnage. Henry Sugar se plonge ainsi dans le livre qui va nourrir sa recherche de profit autour d'un enseignement de Imhrat Khan (Ben Kingsley) qui peut voir sans ouvrir les yeux, dans lequel se creuse la morale type d'un conte et la notion du bien et du mal dans un grand jeu de tiroirs où les histoires se dévoilent les unes sur les autres et s'entremêlent. Partant de la quête de spiritualité du yogi à la cupidité, et par la suite de ses questionnements moraux, il devient l'humain charitable que Dahl et Anderson veulent conter à leur public.

Le personnage Dahlien devient le narrateur Andersonien
Dévoilant une galerie de personnages qui content leurs propres histoires, le jeu décalé propre au metteur en scène devient un véritable tempo comique par la conscience du récit qu'ils jouent au détour des lignes littéraires, les décors et les accessoires qui rentrent et sortent du cadre et les évènements rocambolesques de cette chronique aux multiples aventures. Les personnages modèlent eux-mêmes cette maison de poupée totalement articulé et bouscule le geste d'adaptation en intégrant la modulation d'une histoire dans une autre, celle d'un roman qui devient un théâtre visuel coulissant d'une scène a une autre donnant une véritable frénésie rythmique à l'ensemble. Ainsi ne fait-il pas uniquement une simple transposition d'un medium à un autre puisque ce court-métrage intègre le processus dans cette adaptation de Roald Dahl.
La note du rédacteur : 4/5
Le Cygne

Réalisation : Wes Anderson
Scénario : Wes Anderson, d'après la nouvelle The Swan de Roald Dahl
Acteurs Principaux : Rupert Friend, Asa Jennings, Ralph Fiennes
Sortie : 28 Septembre 2023
Durée : 17 Minutes
Genre : Drame
Sociétés de productions : American Empirical Pictures
Société de distribution : Netflix
Synopsis :
Un jeune garçon brillant se retrouve être la cible deux grandes brutes.
Critique :
Le labyrinthe du réconfort
L'exercice du théâtre mobile continue dans cette seconde adaptation. Ici une grande partie de la dramaturgie se concentre sur un long monologue de Rupert Friend au sein d'un labyrinthe, une version adulte de l'enfant maltraité dont le corps et l'âme se détériorent au fur et à mesure que nos personnages errent dans les multiples chemins, un regard sur une humanité violente envers ce qu'elle ne peut pas accepter : la différence. Le long speech qui tient sur ce court-métrage de 17 minutes pourrait être fastidieux par le sujet du harcèlement qui hante ce récit, mais toute l'esthétique de Wes Anderson fait encore des ravages par sa pertinence et l'exécution des différents effets d'une pièce de théâtre articulée avec les éléments importants du récit qui passent les uns à la suite des autres (le fusil, des ailes de cygne, …). Un écho avec Moonrise Kingdom (2012) se dessine, deux lieus confinés qui racontent la perte de l'innocence face à un monde cruel et dont l'échappatoire serait l'issue favorable. A la différence du grand chef d'œuvre de 2012, Le Cygne, au-delà de son titre, est une métaphore plus que papable avec le jeune Watson harcelé qui devient l'animal éponyme de l'histoire dans un évènement observable à travers des jumelles en carton (un élément enfantin) mettant une distance qui sépare le spectateur de la tragédie finale.

Le monologue du réconfort au sein du labyrinthe de la cruauté humaine
La longue tirade énoncée durant le film est, comme pour La Merveilleuse Histoire de Henry Sugar, dictée avec toute la panoplie littéraire à l'instar d'une lettre : un témoignage de la brutalité de l'homme. Anderson dépasse la simple transposition d'un texte à un autre médium par la distance avec le narrateur type de son cinéma, un personnage qui n'existe pas créé de toute pièce par le cinéaste et le directeur de la maison de poupée Roald Dahl (Ralph Fiennes). Dans un dialogue en fin de métrage qui devient une marque d'admiration envers le jeune Peter Watson (Asa Jennings), celui-ci étant devenu le véritable cygne de l'histoire dépassant l'origine de l'histoire réelle qui sert d'anecdote du traditionnel carton de fin en une marque analytique d'un petit garçon qui fut la cible (représenté lors d'un plan) et dont le corps adulte inerte ne déploiera jamais ses ailes. Les deux conteurs de l'histoire Anderson et Dahl lui dédient un espace de vie, une histoire qui permet de vaincre l'inhumanité dont les lignes permettent de créer non pas une fable cruelle mais surtout absurde sur les déviances humaines face à son prochain par un dispositif théâtral et une narration de conte enfantin qui prône le vivre ensemble sans en retirer la réalité de ses origines issue d'un journal.
La note du rédacteur : 4/5
Le Preneur de rat

Réalisation : Wes Anderson
Scénario : Wes Anderson, d'après la nouvelle The Rat Catcher de Roald Dahl
Acteurs Principaux : Ralph Fiennes, Richard Ayoade, Rupert Friend
Sortie : 29 Septembre 2023
Durée : 17 Minutes
Genre : Drame
Sociétés de productions : American Empirical Pictures
Société de distribution : Netflix
Synopsis :
L’histoire d’un dératiseur qui adore exterminer les rongeurs
Critique :
Le spectacle monstrueux
Partant d'une simple histoire d'une extermination de rats tapis dans un tas de foin, le théâtre Dahlien que Wes Anderson déploie depuis maintenant trois courts-métrages trouve un cheminement stylistique encore jamais vu. Après une première partie où on explore cette pépite à coup de narration littéraire, portée ici sur les épaules de Richard Ayoade, on découvre petit à petit une petite campagne où les petites habitations et les feuilles d'automne resonnent avec son sublime Fantastic Mr. Fox (2009). Ainsi la panoplie de la mise en scène symétrique de Anderson fait toujours mouche dans cette courte histoire qui fait la part belle non pas aux émotions mais à la fable horrifique. Nos trois personnages apprennent à découvrir ce dératiseur interprété par Ralph Fiennes et ses techniques de traque et dont l'apparence est similaire à la proie qu'il chasse. Une obsession qui est pleinement explorée dans les tirades des personnages avec la tiraille littéraire donnent une précision chirurgicale à ces longues descriptions débitées avec l'incision abrupte caractéristique de Anderson.

Un retour de la stop motion qui tire une ligne sur les peurs humaines et leur cruauté
La deuxième partie du court-métrage qui débute par l'insertion de la stop motion, précieuse pour le cinéaste qui en avait déjà explorer les entrailles politiques d'une extermination dans l'ile aux chiens (2018), trouve une résonance dans l'expressionnisme allemand au sein d'un spectacle de mise à mort où le monstre change de position et l'apparence suspicieuse du dératiseur dévoile un visage d'horreur à la frontière de sa proie et du vampire. Un basculement sur le véritable antagoniste de l'histoire qui sonne comme une résonnance d'avoir donné ce rôle à Ralph Fiennes qui joue aussi Roald Dahl, un curieux écho sur la mise en abyme dans cette mise à mort terrifiante. La haine humaine trouve un écho thématique dans ce show gothique, une première immersion stylistique pour Wes Anderson qui transforme l'essai tout en prolongeant dans ce court récit une continuité avec ses deux chefs d'œuvres de l'animation que ce soit sur les vices humains dissimulés (Fantastic Mr. Fox) ou l'œuvre politique sur la peur de la différence (L'ile aux chiens).
La note du rédacteur : 4/5
Venin

Réalisation : Wes Anderson
Scénario : Wes Anderson, d'après la nouvelle Poison de Roald Dahl
Acteurs Principaux : Benedict Cumberbatch, Ralph Fiennes, Dev Patel
Sortie : 30 Septembre 2023
Durée : 17 Minutes
Genre : Drame
Sociétés de productions : American Empirical Pictures
Société de distribution : Netflix
Synopsis :
Un homme découvre un serpent venimeux endormi dans son lit.
Critique :
Le huis clos Hitchcockien
Dans ce dernier court-métrage de cette collection Roald Dahl, comme pour son prédécesseur (Le preneur de rats), le cinéaste effectue un geste antithétique de son confort habituel. Dans un lieu clos le plus cloisonné depuis La Vie aquatique (2003), il explore un terrain où la symétrie exerce un jeu de tension palpable avec la suspicion d'un serpent se terrant sous la couverture du personnage joué par Benedict Cumberbatch. La mise en scène habituellement sous le signe des gags ou du mal-être est tout d'abord un jeu de tension sur la réduction du bruit pour ne pas réveiller la fameuse bête, et les tirades littéraires qui font leur appariation pour la quatrième fois surlignent la situation comme une observation méticuleuse avant que la corde du suspense n'éclate. La minutie technique joue sur les détails corporels comme la sueur ou les yeux en panique face à la situation somme toute anxiogène.

La précision maladive de Wes Anderson est l'outil de la tension Hitchcockienne
Cette énième pièce de théâtre est donc toujours admirablement articulée sur ses multiples possibilités d'interaction avec le hors champ et le statut même d'une histoire. Par son cloisonnement, les axes de tensions sont ainsi multiples et bousculés lors du dernier acte rabattant sur la table le passé colonial de l'Angleterre. La structure du dispositif filmique change son fusil d'épaule pour une confrontation avec le véritable serpent de l'histoire sur des contres champs. Le personnage de Benedict Cumberbatch devenant de facto l'antagoniste réel convoquant donc l'Histoire au sens le plus globale du terme. Convoquant le maitre du suspense jusqu'au-boutiste, les masques tombent et les vraies pensées se délient et une confrontation s'opérant avant la conclusion qui est de sortir du lieu cloisonnant le pire de l'humanité : le véritable venin du serpent Cumberbatch étant l'aversion envers l'étranger, un terrible constat qui clôt ce thriller sous une note amère… celle de la perversité humaine !
La note du rédacteur : 4/5
Ces quatre courts-métrages de Wes Anderson sont ainsi dans la même continuité fascinante de l'anatomie structurelle d'un récit dans l'articulation littérale des textes de Roald Dahl. Ils représentent aussi la singularité propre du cinéaste avec un décalage dans son obsession de l'aparté en adéquation avec ce théâtre articulé, jouant ici sur une mise en scène intégrant la construction même des différentes histoires prouvant sans aucun doute que le meilleur réalisateur pour adapter l'auteur Britannique n'est nul autre que notre dandy américain.
L'avis des autres rédacteurs :
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