[Critique]"Le chant des oliviers" : L'olivier et la bouche.


La fiction ethnographique cultive les traditions comme les Maltais cultivent les oliviers : avec patience, en espérant seulement que quelqu’un sera là pour en ramasser les fruits. Dans Le Chant des oliviers, Alex Camilleri filme le għana, ce chant maltais d’improvisation et de joute qui ressemble, à s’y méprendre, à une battle de rap avant l’invention du rap. Mais il ne filme pas une survivance. Il filme une racine. Quelque chose qui tient encore l’arbre debout alors que les branches ont commencé à pousser dans des directions différentes.
Camilleri filme surtout des bouches et des visages. C’est heureux : Malte est peut-être moins l’île que l’on photographie depuis la mer que celle que l’on continue de prononcer. D’un côté, les jeunes regardent ailleurs. De l’autre, les vieux continuent de parler dans une langue dont les jeunes savent parfois les mots sans plus très bien savoir quoi en faire. Entre les deux, le film sourit. Un sourire charmant, presque rassurant. La tradition passe le relais à la modernité, et tout le monde a l’air de s’en sortir. Mais un relais, cela suppose une course. Et une course, au moins, une direction.
C’est là que Le Chant des oliviers devient plus intéressant que son joli titre ne le laisse croire. Que devient une culture lorsqu’elle ne se transmet plus qu’à ceux qui la regardent ? Le għana est encore là, les voix sont là, les gestes aussi. Rien ne semble avoir disparu. Et pourtant quelque chose a changé : la tradition cesse peu à peu d’être une chose que l’on fait pour devenir une chose que l’on contemple. Elle ne meurt pas. C’est plus compliqué. Elle devient patrimoine.
Le film évite heureusement le grand violon de l’ethnographie en deuil. Pas de tradition assassinée par la modernité, pas de jeunesse coupable, pas de vieux gardiens du temple à sauver avant le générique. Camilleri regarde plutôt cette chose étrange : une pratique peut continuer d’exister tout en ayant changé de statut. Elle tient encore dans les corps, dans les voix, dans l’oreille de celui qui ne sait plus chanter mais reconnaît immédiatement la chanson. On peut partir de Malte, regarder ailleurs, vouloir se moderniser : la bouche, elle, garde parfois ce que les yeux avaient décidé d’abandonner.
Alors les visages passent avant les paysages. Et ce choix dit beaucoup. Il refuse la carte postale méditerranéenne, cette Malte de pierre blonde et de mer bleue que l’on pourrait confondre avec mille autres îles. La vraie île est ici dans une bouche. Une bouche ne se contemple pas à distance : elle parle, elle mâche les mots, elle les transmet mal, elle les déforme, elle les oublie. Et c’est peut-être ainsi qu’une tradition survit : non pas intacte, mais légèrement abîmée par ceux qui la portent.
Reste une question, que Camilleri ne cherche pas à résoudre, et c’est tant mieux : peut-on filmer une tradition sans commencer, par le seul fait de la filmer, à la mettre sous verre ? Le għana devient image au moment même où il devient objet de notre regard. Le film le sait. Il sourit avec ceux qui passent le relais, mais laisse derrière eux une inquiétude discrète : l’olivier pousse toujours. Seulement, qui viendra cueillir ses olives ?


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