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Maspalomas : Ce que le malaise exige.

  • Photo du rédacteur: Hugo Lalloz
    Hugo Lalloz
  • il y a 3 jours
  • 3 min de lecture

Depuis quelques années (et le dernier festival de Cannes n'a fait qu'en précipiter l'évidence) le cinéma espagnol s'impose avec une insistance qui ressemble à une revendication. Sa production s'intensifie, ou bien c'est la France qui, enfin, tend l'oreille : peu importe, au fond, que ce soit l'émetteur qui parle plus fort ou le récepteur qui entend mieux. Il y a une effervescence, et elle est réelle. Maspalomas, du tandem Aitor Arregi et Jose Mari Goenaga, en est peut-être la manifestation la plus radicale ; non le symptôme d'un essor, mais son point de cristallisation, là où quelque chose bascule et ne revient plus.


Ce que le film impose d'emblée, c'est un regard que le cinéma mainstream esquive d'ordinaire avec une prudence de sacristain : un regard sexuel sur le troisième âge. Le tabou est triple, et Maspalomas l'assume avec une sérénité qui est déjà, en soi, une provocation souveraine. Il y a d'abord la représentation du sexe dans sa pratique : des corps qui copulent, parfois à plusieurs, de quoi faire vaciller les plus pudibonds. Mais ces corps-là sont aussi homosexuels, et c'est leur désir, leur sexualité, que le film porte à l'écran avec une franchise tranquille, presque solaire. Bon courage au réactionnaire. Et pour parachever l'édifice, ces corps sont âgés, précisément celui de Vicente, septuagénaire à la libido querelleuse, qui refuse avec une belle insolence de se tenir à la place que la société lui a assignée. Maspalomas est inconfortable pour certains, c'est entendu. Mais l'inconfort n'est pas une objection : c'est la preuve que le film travaille.


Il peut paraître cru : il l'est, et c'est son droit le plus strict. Maspalomas, c'est d'abord une station balnéaire des Îles Canaries, où une plage naturiste et queer offre à Vicente le théâtre de sa retraite heureuse : un espace hors-monde, hors-honte, hors-histoire. Il y rencontre des hommes de tout âge, et quand il le peut, il leur fait l'amour. Le film ne le cache pas, pas plus qu'il ne cachera la pornographie, élément structurant de la vie intime du septuagénaire. Arregi et Goenaga ont l'insolence première de ne pas prendre de gants : montrer frontalement ce qu'ils entendent banaliser, rendre anodin, désarmer ; soit l'homosexualité, le désir des vieux, la chair qui ne se résigne pas. La pornographie est filmée plein cadre, parfois violente dans sa crudité numérique, et elle choquera, c'est voulu. Une scène en particulier (qu'on se gardera de dévoiler) fait pivoter le film sur son axe : ce qui était expression d'un désir libre révèle quelque chose de plus trouble, de plus corrosif, notamment dans la relation que Vicente entretient avec le personnel de son EHPAD. Le film sait qu'il y a là quelque chose de malsain. Il ne détourne pas les yeux mais s'y attarde, avec une honnêteté qui interdit le confort.


Car ce qui traverse Vicente en profondeur, c'est le vertige de deux confinements. Celui que le franquisme lui imposa toute une vie durant : une existence entière refoulée, niée, contrainte au silence de soi, au silence du corps. Et celui, plus récent, de la crise du Covid, qui referma le monde sur lui-même avec une brutalité différente mais symétrique : même négation, autre décor. Entre ces deux enfermements, la bascule est d'une violence sourde, incarnée dans l'écart abyssal entre deux espaces qui sont aussi deux régimes d'existence : les plages de Maspalomas et l'EHPAD de San Sebastián, la zone naturiste et Grindr. Le sexe devient alors la seule résistance disponible, tactile ou digitale, charnelle ou pixelisée. L'image pornographique s'y fait retranchement, dernier territoire souverain d'un homme que l'histoire a trop souvent dépossédé de lui-même. Que cette résistance soit aussi une impasse, que ce refuge recèle sa propre forme d'aliénation, le film ne l'ignore pas, et c'est même là son vrai courage, refuser autant la condamnation morale que l'absolution militante. Maspalomas ne célèbre pas Vicente ni ne le condamne : il le regarde, entièrement et sans ciller. C'est donc parfois violent, c'est aussi choquant. C'est exactement ce que le malaise exige.


l'auteur de ces lignes remercie EpicentreFilms


note du rédacteur : 4 sur 5

 
 
 

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