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[CRITIQUE] Miséricorde : Éros et Thanatos sous champignons


Réalisation : Alain Guiraudie

Scénario :  Alain Guiraudie

Photographie : Claire Mathon

Montage : Jean-Christophe Hym

Musique : Marc Verdaguer

Acteurs Principaux :  Félix Kysyl, Catherine Frot et Jacques Develay

Sortie : 16 octobre 2024

Durée : 1h43

Genre : Comédie dramatique

Société de production : Charles Gilibert (CG Cinéma), Scala Films, Andergraun Films, Rosa Filmes, Arte France Cinéma  

Société de distribution :  Les Films du losange

 

Cinéaste peu orthodoxe dans le paysage du cinéma français, Alain Guiraudie a pourtant su imposer un style filtrant entre la comédie noire et le drame pouvant faire envier Thanathos. De la nudité provocante dans L'Inconnu du lac (2013) jusqu'à son effort précédent avec Viens je t'emmène (2022) abordant une relation naissante au cœur d'un attentat terroriste. Le cinéaste joue de la provocation, des cordes sensibles de l'ambiguïté entre l'amour, l'érotisme et la mort pour un plaisir toujours contagieux. La présentation de Miséricorde en section Cannes Première a de quoi faire frémir au regard d'un long-métrage atteignant un sommet de noirceur jamais exploré chez Alain Guiraudie. L'humour est toujours présent mais enseveli par la possession relevant de la sorcellerie d'un récit diabolique allant vers Éros et Thanatos.

 

Synopsis :  


"Jérémie revient à Saint-Martial pour l’enterrement de son ancien patron boulanger. Il s'installe quelques jours chez Martine, sa veuve. Mais entre une disparition mystérieuse, un voisin menaçant et un abbé aux intentions étranges, son court séjour au village prend une tournure inattendue…"


Critique : 


Possession amoureuse


Dès son ouverture à bord d’une voiture nous amenant dans un village typiquement français se situant dans les Ardèche. Alain Guiraudie perverti déjà son lieu d’une aura d'envoûtement. Il attire le spectateur dans un piège, celui d’un pitch pouvant faire croire à un scénario d’une série télévisée qui serait diffusée sur une chaîne publique, typique d’une saga de l’été en quelque sorte. Jeremy, interprété par le malicieux Félix Kysyl, retourne à Saint-Martial pour l’enterrement de son ancien patron boulanger. Il s’installe chez Martine maintenant veuve et ce qui devait être de simples retrouvailles se transforme en disparition suspecte, un voisin devenant hostile et un abbé mystérieux ayant une certaine obsession pour la cueillette de champignons. Un cocktail de prime abord peu attractif (se distillant l’odeur d’un certain long-métrage de triste mémoire et heureusement lointain de François Ozon), devient une exploration de la notion de possession, du passage de vie à trépas symbolique et d’amour charnelle et/ou platonique.


Non, on est pas chez Ozon


Miséricorde distille malicieusement son récit de contrôle autour d’une certaine récurrence de lieux allant de l’apéro au pastis (dont le verre se reremplit mystérieusement), des cueillettes aux champignons dans une forêt à l’allure surnaturel (brouillard, arbre en son centre, …), des repas du soir, des réveils nocturnes, … Un quotidien s’instaure pour un Jeremy dont le voyage se devait d’être de courte durée, une répétition des séquences qui sont perverties, d’abord par la disparition de Vincent à la suite d’un combat dans cette fameuse forêt brumeuse et coloré par les feuilles de l’automne. Miséricorde devient et se métamorphose en récit mythologique sur Éros (Jeremy) cherchant lentement à posséder les personnes qu’il aime, contrôler les diverses possibilités de l’amour, qu’il soit maternel (Martine), sentimental (Vincent, Walter, l’abbé Philippe, …). Cette notion ambigüe amène Éros à vêtir le masque de Thanatos quand le contrôle lui échappe, allant jusqu’à la mort d’un être aimé de ses propres mains dans cette forêt toujours intrigante, qui sortirai de Blanche-Neige et les Sept Nains (1937). L’événement brutal opérant le basculement d’un récit banal, déplace son étrangeté, sa magie jusqu’au village. Jeremy devient plus étrange aux yeux des habitants (tentant de cacher son meurtre), l’abbé aimant avec dévotion un personnage coupable d’un crime d’amour et de possession, l’attirant à la cueillette aux champignons comme la sorcière donnant à Blanche Neige la pomme empoisonnée. Cette étrangeté du village était présente avec les apparitions mystérieuses de Vincent au pied du lit de Jeremy (qui perdurera avec un gendarme), pour autant le meurtre de sang-froid attire le récit le plus étrange, celui de la vie elle-même. Celle d’une curieuse attirance vers notre passé (pas réellement expliqué par le long-métrage), une volonté nous poussant à aimer, à vouloir posséder jusqu’au meurtre ou allé contre aux doctrines religieuses, ces curieuses et inexplicables choses pour Guiraudie sont autant une notion de contrôle que de miséricorde. 


Forêt attractive


Une discussion au bord d’une falaise, l’abbé s’exclame d’une forme de déclaration amoureuse à Jeremy « Aimer, c’est déjà mourir », l’étrangeté de l’existence ne serait-elle pas finalement de mourir et de vivre mais également de faire le deuil d’un contrôle qui nous échappe ? Pour Guiraudie nous vivons et mourons avec nos péchés instinctifs, faisant partie de notre existence et notre mort, posséder l’amour au risque de tout détruire, pour autant à ce conte aussi mystérieux soit l’existence elle-même, Alain Guiraudie donne sa sublime Miséricorde aux deux amants platoniques s’éloignant d’une falaise qui pouvait les séparer éternellement.   


Amour à la folie

 

La note du rédacteur : 4,5/5 


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