[CRITIQUE] Moi, Capitaine : Une odyssée Africaine vers l'espoir Européen
- Le cinéma d'Hugo
- 10 janv. 2024
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 août 2024

Réalisation : Matteo Garrone
Scénario : Matteo Garrone
Acteurs Principaux : Seydou Sarr, Moustapha Fall
Sortie : 3 janvier 2024
Durée : 2h01
Genre : Drame
Sociétés de productions : Pathé films, Tarantula Belgique, Archimede Film, Rai Cinema
Société de distribution : Pathé films (France)
De par son sujet inédit et important, il était nécessaire de s'intéresser à Moi, Capitaine de Matteo Garrone. Le réalisateur italien ayant déjà signé des films comme Gomorra (2008) ou encore Dogman (2018) à ne surtout pas confondre avec le dernier film de Luc Besson. Ici, le réalisateur tient la promesse de produire une fiction naturaliste élaborant le parcours de deux jeunes Sénégalais.
Synopsis :
Seydou et Moussa, quittant leurs pays pour rejoindre l’Italie avec l’espoir de « devenir quelqu’un ». Quittant alors la misère de Dakar, les deux adolescents traversent l’Afrique en étant confrontés à la dangerosité du voyage. Leur seule arme dans cette odyssée restera leur humanité.
Critique :
L'odyssée de l'humanité
En effet, l’Afrique est au cœur du récit de Moi, Capitaine. Cela impose forcément au cinéaste d’en dresser le portrait pour d’abord créer un sentiment d’empathie vis-à-vis de son spectateur (nous reviendrons sur ce point.) mais surtout pour faire comprendre à quel point cette migration est dangereuse pour celles et ceux dont ce voyage est le dernier espoir. Le film commence alors dans les rues appauvries de Dakar au Sénégal où Seydou et Moussa, deux adolescents de 16 ans se promènent. C’est ici l’occasion de montrer la précarité de la ville et le besoin constant de remplir les poches du foyer familial qui selon les dires de Seydou est à deux doigts de s’écrouler. On y voit aussi les deux cousins se tuer à la tache dans des travaux de maçonnerie afin de récupérer quelques billets qui financeront leurs futur voyage. On constate alors que la misère n’épargne personne et encore moins la population la plus jeune ! L’Europe apparaît donc comme le continent idyllique et majestueux aux yeux des deux héros. C’est cela qui va d’ailleurs faire perdurer leurs quêtes et leurs espoirs. Moi, Capitaine va alors faire sillonner l’Afrique à ses personnages, mais aussi à nous Occidentaux.

Garrone propose alors un regard sur une Afrique corrompue jusqu’à la moelle où tout est bon pour être monnayé. Les deux adolescents vont alors se faire dépouiller par bon nombre de personnes : les policiers maliens qui leur soutirent 50$ pour être épargné d’une peine de prison, mais également les nombreux « passeurs » quémandant des sommes exubérantes pour faire traverser les frontières africaines en toute illégalité. Alors un constat nous parvient : l’Afrique est un continent corrompu, où la justice et la morale commencent à disparaître au profit du joug des diverses mafias. Une sorte de nouveau Far West (au décor également désertique) terrain inconquis laissant la liberté aux loups assoiffés bavant devant la moindre goutte d’argent. Un constat fidèle à la réalité quand nous connaissons l’envergure de la corruption de l’Afrique subsaharienne.
Cependant, si Matteo Garrone dresse un portrait naturaliste et violent de ce trajet, il s’auto-censure de manière très évidente ! Et oui, malgré ses intentions honorables, Moi, Capitaine ne traite son sujet qu’avec une certaine retenue laissant voir un unique apparat très « soft » de cette réalité. Car même si la misère de Dakar est visible à l’écran, nos deux protagonistes n’ont pas de raisons profondes d’effectuer ce trajet qu’ils savent très dangereux. Ils ne sont nourris que par l’espoir d’avoir une situation confortable et d’extirper leurs familles de la pauvreté. Cette justification est compréhensible mais néanmoins incomplète. Dois-on rappeler que pour un bon nombre d’immigrés africains la fuite n’est pas un choix ? Combien de personnes fuient chaque jour leurs pays alors en proie à des conflits internes ou à des guerres ? Beaucoup s’en vont par nécessité, pour survivre. Or, il est clair que Seydou et Moussa avaient le choix. Et je ne dis pas ça comme un défaut ! Mais il aurait été alors intéressant pour Moi, Capitaine de nous raconter aussi les nombreux conflits africains et alors nous faire rencontrer des personnes les fuyant ! Le métrage ne donne donc comme seule impression que la misère est le seul fléau de l’Afrique. Ici, il n’y a aucun regard porté sur la guerre, la famine et la soif. Tout comme les inégalités frappant le continent ! Et en particulier le Sénégal où les revenus des 20 % les plus riches sont 10 fois supérieur aux 20 % les plus pauvres !

Et tout cela n’est jamais dit ou montré par Garrone, et même si ce n’est peut-être pas strictement nécessaire, un film aussi naturaliste et documenté aurait certainement dû aborder ses sujets. Cette forme d’auto-censure ou d’incomplétude revient également en fin de film, s’arrêtant juste avant que Seydou et Moussa mettent pied à terre en Sicile. Profitons-en pour rappeler que Matteo Garrone est Italien. L’Italie est désormais sous la présidence de l’extrême droite qui affermit de plus en plus sa politique sur l’immigration au point où il devient de plus en plus difficile pour un migrant de rentrer dans le pays. Ils sont d’ailleurs très mal accueillis pour des fois même laisser à la merci des mers puisqu'aucune autorité italienne ne cherche à les récupérer ! Il semble alors dommage que Garrone après un tel récit ne cherche jamais à prendre du recul ou à tenir un discours sur la politique de son pays alors que justement, il cherche constamment à créer un lien empathique entre l’œuvre et les populations européennes qui la regarde.
Pour sûr, Garrone est très sensible à la cause migratoire même si son film semble plus tomber dans le pathos sensationnel que dans le véritable discours alarmiste et humaniste. Il en reste que globalement, il parvient à filmer judicieusement le visage balafré du continent africain en démontrant (en partie seulement) les problèmes qui lui sont liés. Avec un style se rapprochant du documentaire, Garrone impressionne son spectateur grâce à la violence de son sujet mais aussi avec la relation quasi fraternelle de Seydou et Moussa, qui bien qu’écrite de manière poussive et trop gentillette, émeut. En somme un film saisissant d’humanisme qu'on ne peut que vous recommander !
La note du rédacteur : 3,5/5
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