[CRITIQUE] Napoléon : Sur les marches du petit empereur
- Adam Herczalowski
- 25 nov. 2023
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 26 mai 2024

Réalisation : Ridley Scott
Scénario : David Scarpa
Acteurs Principaux : Joaquin Phoenix, Vanessa Kirby, Tahar Rahim, Rupert Everett
Sortie : 22 novembre 2023
Durée : 2 h 38
Genre : Drame historique
Sociétés de productions : Apple Studios, Scott Free Productions
Société de distribution : Sony Pictures Releasing (France)
Ridley Scott, 85 ans et toujours irrassasiable d'images nous revient avec un nouveau long-métrage après la fournée en 2021 composée du grand The Last Duel et de la succulente bouffonnerie House Of Gucci. Il s'attaque cette fois à la figure napoléonienne, 46 ans après son premier long-métrage Les Duellistes (1977). Comme une routine avec notre misanthrope, la sortie s'est vu opérée par une campagne de promotion sous la coupe de polémiques, débats stériles et une version longue déjà annoncée. La question prioritaire est : qu'en est-t-il du retour de Scott vis à vis de ce pan de l'histoire française ?
Synopsis :
Fresque spectaculaire, Napoléon s'attache à l'ascension et à la chute de l'Empereur Napoléon Bonaparte. Le film retrace la conquête acharnée du pouvoir par Bonaparte à travers le prisme de ses rapports passionnels et tourmentés avec Joséphine, le grand amour de sa vie.
Critique :
Bonaparte n'est pas Commode
Les années 2010 ont marqué un schisme dans le cinéma de Ridley Scott, au-delà de l'appréciation des films en question et des longs débats qui en ont découlé. C'est la poussée radicale dans le pessimisme vis à vis de l'être humain, qu'elle soit dans le Moïse schizophrène d' Exodus : Gods and Kings (2014) en passant par l'androïde génocidaire David (Michael Fassbender) voulant être un créateur démiurge dans Prometheus (2012) et Alien Covenant (2017). La figure de Napoléon campée dans une fascinante nonchalance par Joaquin Phoenix n'échappe pas au processus. Le personnage est possessif, jaloux et obsessif dans sa volonté de créer lui-même son histoire aux dépens de la désolation qu'il laissera derrière lui. Le cinéaste ramène sous le tapis, tissé au fil de sa carrière, la brutalité et la cruauté dont est capable l'humanité sous couvert d'ambitions. Commode, personnage en provenance de son péplum Gladiator (2000), et Bonaparte sont en écho. Profitant d'avoir sous sa coupe le même interprète (Joaquin Phoenix) pour tiser brillamment deux personnages liés par leur conquête du pouvoir et la domination. Un stratège militaire déployant sa frustration sexuelle dans ses batailles sanglantes (Napoléon) et un mélancolique cherchant l'affection paternelle (Commode), deux personnages dont la colère enfouie mettront le feu au monde.

Le romantisme et la ruine scottienne
Dans une continuité toujours détonante dans l'industrie hollywoodienne, ce qui fascine le cinéaste sont les vices-tapis sous le joug de la légende historique à travers deux liens narratifs qui vont couvrir sa vie d'officier marquant son ascension jusqu'à sa chute et mort sur l'ile de Sainte-Hélène. Dès la première séquence qui voit la mort de Marie-Antoinette sous le joug de la guillotine, Ridley Scott joue habilement encore et toujours avec l'Histoire en faisant apparaître la célèbre figure dans cet événement, marquant le départ d'une nouvelle ère et voulant supplanter sa trace dans celle-ci. Utiliser l'Histoire pour en raconter les coulisses, une exploration dans l'intersection historique est toujours la chose fascinante dans les fresques du réalisateur et ce Napoléon ne déroge absolument pas à la règle. Ce qui l'intéresse, c'est l'histoire d'un conquérant se voyant comme un dieu au détour d'une citation du peintre Jean-Léon Gérôme, Bonaparte devant le Sphinx (1867-1886). Ridley Scott ramène la stature égocentrique lors d'une rencontre comique avec une momie, "le dieu" n'est qu'un petit humain capricieux qui va directement abandonner sa campagne en Égypte par désir masculin. Un ton vacillant entre le comique et la tragédie qui met les pieds dans le plat pour cette interprétation de Napoléon, n'ayant pas peur de ridiculiser son personnage dans son intimité sexuelle mais aussi dans sa nonchalance.

Bonaparte devant sa stature imaginaire
Opérant donc les intentions immédiates du cinéaste concernant la visite historique, elle le sera en radiographie mais humaine tout en explorations de ses envies et ambitions. Sous les deux lignes narratives, Scott joue de l'ascension au pouvoir et des conquêtes de Bonaparte et le ramène basculement sous ce qu'il est à savoir un humain comme un autre quand le film bascule vers la tangente de son histoire avec Joséphine interprétée par une sublime Vanessa Kirby. Au travers notamment des scénettes où ils sont ensemble mais aussi de la narration épistolaire renvoyant aux papiers de Christophe Colomb décrivant son paradis dans 1492 : Conquest of Paradise (1992). Napoléon jaloux envoie ses lettres dans son désir de conquérir autant une stature qu'une femme. Toute l'artillerie du long-métrage est cette bascule entre les conquêtes et les scènes d'amourettes dévoilant un ogre qui passe sa frustration sexuelle dans la conquête et l'acquisition de la stature d'un empereur.
Une figure grotesque par ses désirs primaires est jouée par Ridley Scott, un adolescent frustré qui mettra sous ses griffes une femme qui a tout perdu lors de la fin de l'ancien monde royaliste français lors de la Révolution. Bonaparte piétine l'ancien monde créant un nouveau régi par les mêmes désirs égocentrés : les puissants démiurges d'un monde factice bricolé de leurs mains ensanglantées par les vies qu'elles emportent mais aussi par un héritier pour perpétuer le monde qu'il a créé. Mais le cinéaste ayant donné au septième art parmi les personnages féminins les plus forts de Ripley (Alien, 1979) en passant par Thelma et Louise (1991) ou encore Sibylle (Kingdom of Heaven, 2005) donne la part belle à une Joséphine qui elle aussi va mettre Napoléon sous sa coupe en le ramenant au gamin capricieux et égoïste qu'il est réellement. Napoléon n'est rien sans Joséphine et le montage en parallèle des deux croisements de sa vie met en réponse la perte de ses moyens quand il s'éloigne de son objet de convoitise et de son plein gré à cause d'un héritier tardant à arriver. Ridley Scott dévoile ici qu'un désir de conquête et charnel sont liés et sont la cause de destruction de millions de vies.

"Tu n'es rien si je ne suis pas avec toi"
Conquête et couture au cordeau
Napoléon est dans la continuité parfaite de la direction prise depuis une bonne décennie qui divisera toujours mais dont la pertinence et le geste sont unique dans l'industrie du cinéma Américain. Le cinéaste anglais jouit toujours d'un grand budget pour des fresques ambitieuses notamment dans les scènes de batailles toujours aussi millimétrées, peignant dans la monochromie littérale et sublime de son compagnon de route depuis Prometheus : Dariusz Wolski. Sont ainsi mis en exergue la ruine causée par l'humanité comme celle d'Austerlitz et son eau de sang ou la visite du palais dévasté du Tsar où s'opère la convocation du romantisme pictural en provenance d'un de ses grands chefs d'œuvres : Les Duellistes. Dépeignant de véritables tableaux impressionnants et toujours saisissants de beauté dans la cruauté humaine. Ridley Scott n'a plus rien à prouver de sa maîtrise purement visuelle tant l'âme de la peinture romantique du 19ème siècle hante les impressionnistes scènes de bataille mettant en avant non pas la stratégie qui est accessoire mais la vague de la faucheuse qui va tout emporter, le résultat, le prix à payer pour la soi-disant paix convoquée par Napoléon.

"The conquest of the empire"
La conquête Napoléonienne n'est que ruine et désolation, Ridley Scott dans sa pure aversion pour l'homme met ainsi l'accent sur la légende, celle qui est responsable de milliers de morts pour des désirs personnels. Napoléon passant de sa stature d'officier à empereur dans la reproduction du Sacre de Napoléon (1805-1807) de Jacques-Louis David. La légende se crée par la force (Bonaparte prend de son propre chef la couronne) et née Napoléon démiurge d'un empire, un acte renforcé par le célèbre tableau qui est peint pendant la cérémonie. La grandeur napoléonienne est factice, n'est que tableaux et c'est par Napoléon Bonaparte rêvant à Sainte-Hélène (1841) de Benjamin Robert Haydon que Ridley Scott fait mourir son personnage se retrouvant solitaire, "son paradis conquis par le sang" n'est plus.

La mer des morts
Toute la filmographie de Ridley Scott suit une continuité toujours admirable à décortiquer. Mais il y a un autre fantôme qui pointe aussi le bout de son nez : le charcutage de la version cinéma qui, si on en voit le fond chargé de sens et de grilles de lecture, se révèle imparfaite. Le film fait succéder à un rythme, toujours impeccable avec le cinéaste, une suite d'événements importants dans la vie de Napoléon et se retrouve à devoir éparpiller ses fascinantes idées dans des scènes où se ressentent une coupure qui est difficile à oublier pendant le visionnage. Tout un arc centré sur Joséphine qui est déjà le cœur battant de ce film manque cruellement pour en comprendre totalement sa psychologie et comment elle vit sous la coupe du dictateur/empereur, la volonté empirique de Napoléon est éclipsée en quelques scènes passant directement aux conquêtes et tant d'autres pans amorcés par le film qui ne sont pas aboutis.
Fresque incomplète
Une version longue de 4h30 a été annoncée par Ridley Scott lui-même, ce nouveau long-métrage subissant pour sa version salle la même destinée que Kingdom of Heaven (2005), Robin des bois (2010) ou Exodus : Gods and Kings (n'ayant pas eu le droit a sa version longue), des longs-métrages aux grandes ambitions se retrouvant amputés de leur véritable puissance. Certes, c'est aussi la composante du cinéma de Scott depuis 10 ans entre fresques ambitieuses et amputations, mais le cinéaste garde sa puissance dans les différents tableaux servant de liant à son discours, même si dans cette version 2h38 se révèle parmi les coupures les plus sauvages un de ses films depuis son chef d'œuvre de 2005.
Tapie sous le montage épistolaire dont la version longue corrigera le tir sur les coupures barbares, ce retour dans l'ère napoléonienne est dans la continuité parfaite du cinéma de Ridley Scott en incarnant Bonaparte comme un ogre possessif de conquêtes sanglantes. Notre cinéaste misanthrope piétine encore la grande figure se voyant démiurge d'un monde imaginaire cachant la destruction et la frustration d'un adolescent coureur de jupons. Un retour sur ce film sera de mise quand Apple TV mettra à disposition la véritable version d'une nouvelle grande fresque tragi-comique de Ridley Scott.
La note du rédacteur : 3,5/5
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